Au-delà de la trésorerie, le “réservoir émotionnel” est lui aussi mis à mal

Auteur: Partena Professional (HR Service Provider)
Temps de lecture: 4min

Didier Van Caillie, professeur à l’université de Liège et directeur du Centre d’étude de la performance des entreprises, revient sur les tempêtes auxquelles les PME font face aujourd’hui.

Quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle?

La crise que nous traversons risque malheureusement de s’amplifier. Elle frappera les indépendants et les PME plus durement que les grandes entreprises. Les réservoirs de trésorerie vont être sévèrement éprouvés par l’augmentation des coûts et la brutale indexation des salaires attendues pour janvier. Jusqu’il y a peu, les entrepreneurs qui disposaient d’un avantage compétitif pouvaient encore répercuter ces hausses dans leurs prix; la diminution de la demande qui en résultait était proportionnellement moindre, car les clients “encaissaient” dans une certaine mesure. Aujourd’hui, cette élasticité a atteint ses limites dans beaucoup de secteurs. Toute augmentation de prix supplémentaire y entraînera une chute de la demande et aura un impact sur le chiffre d’affaires.

“De plus en plus d’indépendants en difficulté s’adressent au CPAS.”

La trésorerie est donc le facteur-clé…

Il n’est plus le seul, loin de là. À côté du réservoir financier, un autre est sérieusement mis à mal: le “réservoir émotionnel”. La capacité de résistance individuelle face à cette succession de coups durs s’épuise. Même avec de la trésorerie, certains dirigeants de PME ne voient pas le bout du tunnel. De plus en plus d’indépendants en difficulté s’adressent au CPAS. Même si cela peut paraître paradoxal, la priorité est peut-être de penser à soi plutôt qu’à sa trésorerie, et de se mettre en capacité mentale de continuer à avancer, aussi lourd soit le fardeau.

Les entreprises peuvent-elles chercher des arrangements avec leurs clients, leurs banques, leurs fournisseurs?

En théorie, elles peuvent toujours discuter de méthodes plus créatives de paiement. Mais ici, les effets de la crise risquent de perdurer. Il n’est plus question de reports à trois ou six mois mais à beaucoup plus long terme. Les plus petites entreprises ne disposent pas de la trésorerie nécessaire pour tenir. D’où la peur obsessionnelle de l’entrée en récession qui anime les banques centrales et ceux qui pilotent nos économies. Par ailleurs, le contexte de hausse des taux n’est pas favorable non plus à une discussion avec son banquier.

Doit-on dès lors s’attendre à des faillites en série?

Les cessations d’activité se sont multipliées ces dernières semaines. En particulier des entreprises aux biens et services peu différenciés. On voit des communes où les boulangeries disparaissent… Si la récession se matérialise, on peut craindre une déferlante mais je m’attends davantage à des cessations d’activité volontaires qu’à des faillites ou à des procédures de redressement judiciaire, notamment dans les rangs des indépendants et des PME.

Pourquoi?

Nous nous situons dans un contexte assez particulier si on le compare aux crises passées. Nous sommes dans une situation de quasi-plein-emploi, avec énormément d’offres non satisfaites. Nombre d’indépendants et de dirigeants de petites entreprises qui ont dû mettre la clé sous le paillasson pourront, en fonction de leurs compétences, retrouver un job. On pourrait assister, à un horizon de 12 à 18 mois, à une vague de transferts de l’activité indépendante vers l’activité salariée.

On trouve toujours des PME résilientes, cependant. Quelles sont leurs caractéristiques?

Il y a d’une part celles qui ont pu accumuler, ces dernières années, un “trésor de guerre” qui leur permet de tenir financièrement pendant plusieurs mois. Il s’agit souvent de sociétés plus matures, généralement familiales, bâties sur une ou deux générations. Elles “en ont vu d’autres”, leurs activités ne brûlent pas leur capital et elles peuvent compter, par exemple, sur un petit patrimoine immobilier comme garantie. Mais il y a aussi les entreprises agiles et réactives. Elles innovent et savent profiter de toutes les occasions, quitte à remettre en question leurs modes de production, leurs partenariats de distribution, leur organisation.

Après le shift numérique provoqué par la pandémie, allons-nous assister à un shift d’efficience énergétique à la suite de la guerre en Ukraine?

Certainement. Toutes les PME industrielles ou d’artisanat devront revoir leurs process. Et là, ce seront sans doute celles qui maîtrisent le mieux leur métier – au sens presque “artisanal” du terme – qui s’en sortiront le mieux.

Dans ce contexte, quel conseil donner aux responsables des ressources humaines?

Plus que jamais, je crois qu’il faut faire preuve de positivité et de bienveillance dans le rapport aux équipes. Ça va être difficile pour tout le monde! Il faudra se montrer créatif et innovant dans les solutions. À cet égard, la possibilité de passer à quatre jours de travail par semaine, incluse dans le “deal pour l’emploi”, peut, contrairement à ce que beaucoup de PME semblent penser, fournir de vraies options.

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